Les grandes banques américaines vont-elles continuer à investir dans l'IA après leurs résultats du T3 2026 ?
Le 13 octobre 2026, JPMorgan, Goldman Sachs, Citigroup et Wells Fargo ont publié des bénéfices en hausse et maintiennent leurs budgets IA. Seule Citi chiffre déjà un gain net. Côté data centers, elles prennent les commissions et revendent une partie du risque au crédit privé.
Que disent les résultats du troisième trimestre 2026 des grandes banques américaines ?
Le 13 octobre 2026, J.P. Morgan Chase, Goldman Sachs, Citigroup et Wells Fargo ont publié le même jour leurs résultats du troisième trimestre. Les quatre gagnent plus qu'un an plus tôt. Et chez les quatre, une même question est revenue face aux analystes : faut-il continuer à investir dans l'IA ?
- JPMorgan : 15,3 milliards de dollars de bénéfice net, en hausse d'environ 6 % sur un an.
- Wells Fargo : 5,95 milliards de dollars, en hausse de 6 %.
- Goldman Sachs : 5,29 milliards de dollars, en hausse de 29 %, pour un chiffre d'affaires de 18,68 milliards (plus 23 %). Les revenus du financement des activités actions progressent de 96 %.
- Citigroup : 5,25 milliards de dollars, en hausse de 40 %. La comparaison est flattée par une dépréciation d'écart d'acquisition de 726 millions de dollars liée à Banamex, qui pesait sur le troisième trimestre 2025. Jane Fraser évoque le meilleur chiffre d'affaires de troisième trimestre depuis dix ans.
Aucune de ces banques n'a donc besoin de couper dans ses budgets technologiques pour sauver son trimestre. Sur les gains réels de l'IA, en revanche, elles ne sont pas au même point.
Les banques américaines tirent-elles déjà un bénéfice de l'IA ?
Pour comparer leur maturité, le marché suit l'Evident AI Index, qui évalue cinquante grandes banques mondiales à partir de données publiques : talents, innovation, leadership et transparence. Dans l'édition publiée le 6 octobre 2026, JPMorgan arrive première pour la cinquième année consécutive. Wells Fargo entre dans le top 5 et Citigroup se classe huitième.
C'est pourtant Citigroup qui va le plus loin dans son discours. Lors de l'appel avec les analystes, sa directrice générale Jane Fraser a affirmé que les bénéfices financiers de l'IA et de l'automatisation dépassent déjà significativement les investissements réalisés depuis le début de l'année. Selon Benzinga, la banque lance ses produits 30 à 40 % plus vite et a réduit de 30 % sur un an ses dépenses auprès de prestataires technologiques.
JPMorgan tient un discours plus prudent. Son directeur financier, Jeremy Barnum, a reconnu que les bénéfices de l'IA « ne sont pas observables » dans les résultats trimestriels (transcription de l'appel). Ce qui n'empêche pas la banque d'accélérer : son budget technologique 2026 atteint environ 19,8 milliards de dollars, en hausse de 10 %.
La différence tient surtout à ce que chacune mesure. Citigroup met en avant des lignes qu'on retrouve dans un compte de résultat : dépenses de prestataires, délais de lancement. Face à une annonce IA, la première question à poser est donc simple : parle-t-on d'usage, ou de coûts en moins ?
Wells Fargo insiste sur l'effet de taille. Son PDG, Charlie Scharf, estime que les avantages de l'échelle dans l'IA sont sous-estimés, et décrit des agents capables de prendre en charge le travail de ses centres d'appel ou de ses sites d'opérations (transcription de l'appel). Les effectifs de la banque ont baissé de 8 % sur un an, sans que la direction relie explicitement cette baisse à l'IA.
Comment les banques financent-elles la construction des data centers ?
L'autre visage du cycle se lit dans les activités de financement. David Solomon, PDG de Goldman Sachs, cite des études selon lesquelles la construction de data centers aux États-Unis pourrait nécessiter plus de 10 000 milliards de dollars d'ici 2032, et constate que la demande de puissance de calcul dépasse l'offre. Jane Fraser va dans le même sens : Citigroup ne voit pas de ralentissement de l'investissement dans l'écosystème de l'IA.
Ce besoin dépasse la trésorerie des géants du cloud. Selon J.P. Morgan, les cinq plus grands hyperscalers américains devraient investir 697 milliards de dollars en 2026. Ces investissements absorbaient environ 60 % de leur trésorerie d'exploitation en 2025, et devraient en absorber 90 à 100 % cette année. Le reste se finance par la dette : obligations, crédits de construction, crédit-bail.
C'est là que les banques entrent en jeu. Pour le campus Stargate d'Abilene, au Texas, JPMorgan a accordé un premier prêt de 2,3 milliards de dollars puis un crédit de construction de 7,1 milliards. Mais elles ne gardent pas tout. Selon le Financial Times, des prêteurs dont JPMorgan et MUFG cherchent depuis plus de six mois à placer 38 milliards de dollars de dette de construction liée à un data center loué à Oracle, certains envisageant de céder des prêts avec une décote à des prêteurs non bancaires.
Avec Morgan Stanley et Sumitomo Mitsui, ces banques étudient aussi des transferts de risque significatifs (SRT) : la banque revend à des investisseurs les tranches les plus risquées d'un portefeuille de crédits et n'en garde qu'une partie. Le modèle est clair : toucher la commission à l'entrée, alléger le bilan à la sortie.
Quelle est l'exposition réelle des banques américaines à l'IA ?
JPMorgan juge ses expositions « encore assez modestes » au regard de l'ensemble de ses engagements auprès des entreprises. Les chiffres de la Réserve fédérale de Chicago lui donnent en partie raison. Fin 2025, les crédits effectivement tirés par des entreprises des secteurs liés à l'IA (logiciel, semi-conducteurs, énergie) représentaient environ 150 milliards de dollars dans les grandes banques américaines : 0,8 % de leurs actifs et 9 % de leurs fonds propres Tier 1, le capital qui sert à absorber les pertes.
Avec les lignes de crédit déjà accordées mais pas encore utilisées, on monte à environ 450 milliards de dollars, soit 25 % de ces fonds propres. La part de ces secteurs dans les engagements de crédit aux entreprises est passée d'environ 9 % en 2015 à 13 % fin 2025.
La Fed de Chicago reconnaît une limite : les banques sont aussi exposées indirectement, via leurs prêts aux fonds de crédit privé qui financent eux-mêmes des data centers, et ces canaux sont difficiles à mesurer avec les données réglementaires. C'est précisément là que va une partie du risque revendu.
Le marché commence d'ailleurs à faire le tri. CoreWeave, l'un des plus gros loueurs de puissance de calcul, affichait fin juin 2026 environ 35,1 milliards de dollars de dette, et a investi 14,1 milliards au premier semestre pour 3,7 milliards de trésorerie d'exploitation. Mi-octobre, ses CDS à cinq ans, l'assurance contre son défaut, approchaient 1 200 points de base, soit une probabilité de défaut implicite supérieure à 60 %.
C'est tout le sens des réserves de Wells Fargo. Charlie Scharf qualifie le cycle d'investissement dans l'IA de « force macroéconomique complexe en soi ». Son directeur financier, Michael Santomassimo, évoque des limites très strictes sur ce que la banque accepte de financer, avec une attention particulière à l'identité des locataires des data centers et aux garanties. Un data center vaut ce que vaut celui qui le loue.
Les grandes banques vont-elles continuer à investir dans l'IA ?
Oui, mais pas de partout. Comme utilisatrices, les quatre augmentent leurs budgets et aucune ne parle de ralentir. Comme financeuses, elles continuent de monter des financements pour les data centers, tout en revendant une partie des crédits dès qu'elles le peuvent. Elles prennent les commissions, mais gardent de moins en moins le risque.
Que retenir pour les professionnels du M&A, du private equity et de l'investissement ?
- Les data centers, l'énergie et les semi-conducteurs vont générer beaucoup d'opérations, et les banques américaines sont bien placées pour capter les commissions à chaque étape.
- Le risque revendu ne disparaît pas : il se retrouve dans des fonds de dette privée ou d'infrastructure. Pour un LP, un family office ou un fonds de fonds, c'est le moment de revoir la composition réelle de ses fonds de crédit privé.
- Pour juger un projet IA, regardez les lignes du compte de résultat qu'il fait bouger, pas seulement le nombre d'utilisateurs.
Questions fréquentes
Quelle banque américaine est la plus avancée en IA ?
JPMorgan Chase, selon l'Evident AI Index : elle est première du classement pour la cinquième année consécutive dans l'édition d'octobre 2026.
Les grandes banques américaines réduisent-elles leurs budgets IA ?
Non. Avec des bénéfices en hausse au troisième trimestre 2026, aucune des quatre n'évoque de ralentissement. JPMorgan prévoit environ 19,8 milliards de dollars de dépenses technologiques en 2026, en hausse de 10 %.
Qu'est-ce qu'un transfert de risque significatif ?
C'est une opération par laquelle une banque cède à des investisseurs le risque des tranches les plus exposées d'un portefeuille de crédits, tout en conservant les prêts à son bilan. Elle allège ainsi ses besoins en fonds propres.
Pourquoi le crédit privé est-il concerné par le financement des data centers ?
Parce que les banques revendent une partie des prêts liés aux data centers, souvent à des prêteurs non bancaires, et prêtent elles-mêmes à des fonds de crédit privé. La Fed de Chicago souligne que cette exposition indirecte est difficile à mesurer.
Pour aller plus loin
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Publié initialement dans la newsletter Luphy sur LinkedIn (n° 2). Cet article est une analyse d'informations de presse et ne constitue pas un conseil en investissement.